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La sécurité d’approvisionnement est une composante centrale de la politique énergétique. Mais comment mesure-t-on la sécurité d’approvisionnement et quelle doit être la finalité de la politique énergétique? Après analyse de plusieurs approches possibles, nous avons sélectionné la meilleure pour la Suisse.

Approche 1: degré d’auto-approvisionnement plus élevé en Suisse

Il est courant de mettre en relation la sécurité d’approvisionnement en énergie et le degré d’auto-approvisionnement: moins l’on a besoin d’importer de l’énergie dans le courant de l’année, plus l’approvisionnement est sûr. Mais ce raisonnement logique en apparence présente deux inconvénients. Tout d’abord, un approvisionnement en électricité indépendant des autres pays serait extrêmement inefficace sur le plan économique. Cela est particulièrement vrai en Suisse. En effet, la forte proportion de la capacité de stockage flexible permet une commercialisation à des conditions particulièrement favorables sur le marché international (à court terme) de l’électricité. Si les installations servaient uniquement à l’approvisionnement national, le gâchis en termes économiques serait immense. D’autre part, le bilan annuel des importations et des exportations d’électricité ne délivre aucune indication sur la sécurité d’approvisionnement. Compte tenu de la disponibilité du courant hydraulique, la Suisse est amenée à importer de l’électricité surtout en hiver, tandis qu’elle devient un exportateur net en été. Une production d’électricité supplémentaire en été – par exemple via le développement de l’énergie photovoltaïque (PV) – améliore certes le bilan annuel et, par conséquent, le degré d’auto-approvisionnement. Mais l’impact reste insignifiant sur la sécurité d’approvisionnement. Premièrement parce qu’une partie importante de l’électricité solaire produite essentiellement en été est exportée. Deuxièmement parce qu’en général, les pays voisins disposent eux aussi de capacités suffisantes dans leurs centrales pour pouvoir exporter.

Approche 2: degré d’auto-approvisionnement plus élevé en hiver

Le degré d’auto-approvisionnement pendant tout ou partie des mois d’hiver apparaît dès lors comme un indicateur plus pertinent. On peut supposer qu’un accroissement de la production propre en hiver aura un effet globalement positif sur la sécurité d’approvisionnement. Toutefois, le gain de sécurité effectif correspondant à un kilowattheure supplémentaire produit est impossible à constater. Il se peut en effet que ce kilowattheure soit injecté dans le réseau à un moment où la demande en Suisse est de toute façon faible et/ou à un moment où l’électricité pourrait être importée sans problème. Cette approche se révèle donc également assez peu pertinente pour évaluer la sécurité d’approvisionnement.

Approche 3: puissance des centrales suffisante au niveau national

Pour évaluer leur sécurité d’approvisionnement, de nombreux pays vérifient si la puissance assurément disponible des centrales électriques suffirait à couvrir, le cas échéant, les pics de demande maximale (autrement dit la charge maximale). Cela implique d’exclure du calcul les centrales électriques n’offrant aucune disponibilité ou seulement une disponibilité restreinte. Au niveau des installations conventionnelles pilotables, ce sont les travaux d’entretien prévus et imprévus qui limitent la disponibilité. En revanche, avec les énergies renouvelables telles que l’éolien et le photovoltaïque, ce sont les conditions météorologiques défavorables qui entravent la production. Ainsi en Allemagne, on parle de «calme obscur» pour désigner une situation cumulée de vent faible et d’absence de soleil.

Dans les pays caractérisés par une large proportion de centrales thermiques fossiles et une importante fluctuation de l’énergie renouvelable, la comparaison entre la charge maximale et les capacités de production minimum disponibles représente un procédé réellement efficace pour mesurer la sécurité d’approvisionnement. En Suisse, la méthode n’a qu’une utilité relative. Dans la mesure où le pays compte un grand nombre de centrales à accumulation, il dispose de capacités de production (pilotables) très importantes qui correspondent environ au double de la charge maximale. Même après arrêt de toutes les centrales nucléaires, la Suisse disposerait encore d’une puissance suffisante de ses centrales électriques pour couvrir la charge maximale. Mais la seule puissance des centrales électriques est peu révélatrice de la capacité de production. Si le réservoir de stockage ne contient pas d’eau, la plus grosse turbine elle-même ne saurait garantir la sécurité d’approvisionnement.

Approche 4: capacité d’auto-approvisionnement en fin d’hiver, l’approche gagnante

La spécificité de la Suisse réside dans la proportion exceptionnellement élevée de centrales à accumulation sur le territoire. Selon toute probabilité, le pays ne risque la rupture d’approvisionnement que lorsque les réserves sont largement à sec et que le pays est d’autant plus dépendant d’importations, ce qui peut généralement se produire à la fin de l’hiver. La Suisse se retrouve donc dans une situation particulièrement critique aux alentours de début mars, lorsque la demande en électricité repart à la hausse dans toute l’Europe en raison d’une nouvelle période de froid, tandis qu’un épisode de «calme obscur» et d’autres défaillances de centrales électriques minimisent les capacités d’exportation des pays voisins. Par conséquent, la Suisse doit pouvoir compter essentiellement sur sa propre production durant cette période critique. Si l’on tient compte du reste d’eau statistiquement disponible dans les réservoirs et de la production escomptée des centrales au fil de l’eau et nucléaires, la Suisse a normalement de quoi assumer ses propres besoins en électricité durant 21 jours environ à partir de début mars, en l’absence complète de possibilités d’importation. Si l’on omet la production électronucléaire, cette valeur tombe à sept jours seulement. Certes, il n’existe pas de valeur objectivement «correcte» ou suffisante pour la «capacité d’auto-approvisionnement à partir de début mars en l’absence d’importations». Toutefois, cette approche présente deux avantages importants dans la pratique:

  • Cette mesure prouve tout d’abord que l’approvisionnement en électricité suisse présente une réelle capacité de résistance, au sens de la résilience, en cas de crise. S’il est difficile pour de nombreuses personnes de fixer une valeur absolue, en revanche l’analyse de la variation de cette grandeur fournit un solide indicateur de l’évolution de la stabilité d’approvisionnement dans des situations tendues.
  • Ensuite, cette approche permet de mesurer et de comparer systématiquement le rapport coût-efficacité de différentes actions ou technologies en termes de sécurité d’approvisionnement. Autrement dit et plus simplement: à coût égal, la technologie ou la mesure la plus avantageuse est celle susceptible de prolonger le plus la capacité d’auto-approvisionnement à partir du début du mois de mars environ.

L’approche neutre sur le plan technologique qui en découle est particulièrement intéressante pour le processus politique car elle permet de comparer l’utilité de toutes sortes de dispositifs. Concrètement, il est possible d’évaluer l’impact précis sur l’augmentation de la sécurité d’approvisionnement du développement (et du maintien) de la force hydraulique et de la force d’accumulation, du développement des énergies renouvelables ainsi que de l’accumulation décentralisée, d’actions d’amélioration de l’efficacité côté demande (maîtrise de la demande en énergie) ou du recours à des technologies de secours telles que les centrales au gaz (qui ne produisent pas en temps normal et servent de simple garantie).

La réserve stratégique ne suffit pas

La réserve stratégique proposée par l’Office fédéral de l’énergie contribue elle aussi à résoudre le «problème de fin d’hiver» évoqué plus haut, en incitant à garder une partie du contenu des réservoirs jusqu’à la fin de l’hiver pour faire face à une situation de crise éventuelle. Ce «stockage» supplémentaire peut tout à fait concourir à la stabilité du système. Mais l’indicateur de sécurité d’approvisionnement que nous venons de décrire montre aussi que cette réserve ne peut en aucun cas compenser la suspension d’une capacité de production. Ainsi, l’arrêt des centrales nucléaires nécessiterait d’accroître drastiquement la réserve de stockage afin de stabiliser la capacité de production à partir de début mars. Toutefois, cela réduirait beaucoup trop la capacité de production dans les mois d’hiver qui précèdent. Cela se traduirait en outre par des coûts économiques énormes: une grande partie des réservoirs de stockage flexibles et donc précieux ne serait plus valorisée efficacement et n’aurait plus qu’une fonction de secours.

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Urs Meister

En tant que chef Regulation Management, Urs Meister est responsable de la gestion de la réglementation et de l’analyse de marché chez BKW. Les répercussions de la modification des conditions-cadres réglementaires en Suisse et en Europe sur les marchés ainsi que les évolutions de prix à long terme sont ainsi analysées, et les opportunités et les risques pour BKW en sont déduits.